L’archiviste des sensibilités humaines

par Bérénice Angremy, 2010

Le photographe François Trézin est le Lauréat du PhotoFolio Review organisé lors du premier festival de photographie à Pékin, Caochangdi PhotoSpring. Pour Trézin, comme pour la soixantaine de participants à l’événement, le PhotoFolio Review a été une rare opportunité de partager leur travail photographique avec des professionnels du monde international de la photographie. Quel jeune photographe en herbe, ou quel vieux routard de la photographie, n’a rêvé de dialoguer avec quelques uns des plus éminents experts de la scène internationale ? L’année 2010 a réuni 16 curators (commissaires d’exposition), critiques et galeristes venus de Chine, de France, de Malaysie, des USA et d’Allemagne, qui se sont engagés dans un dialogue concret de critiques, de conseils et d’échanges productifs.

Il n’est pas étonnant que les photographies de Trézin aient fait l’unanimité des membres du jury au printemps dernier à Pékin. Images pertinentes, séries ordonnées et soignées qui dénotent une personnalité originale, les photographies de Trézin témoignent que la jeune photographie contemporaine est pleine de bonnes surprises.

François Trézin est français et vit à Shanghai. De ses voyages en Europe, au Japon et en Chine, plutôt que de rapporter des paysages ou des portraits comme tant d’autres l’auraient fait, Trézin immortalise des détails d’architecture ou d’ingénierie urbaine, des objets ou des meubles. Il photographie avec constance et persistence toutes ces traces de l’homme qui en font son identité secrète. Une obsession sans cesse renouvelée se dégage de son travail que je qualifierais “d’archiviste des sensibilités humaines”.

Trézin se définit lui-même comme un photographe de “nature morte”, une dénomination peu commune dans le jargon des photographes contemporains. Entre photographe de nature morte et archiviste des sensibilités humaines, il n’y a en fait qu’un pas: les peintres occidentaux de “vanités” des 17ème et 18ème siècles n’avaient-ils pas pour mission de peindre les excès de l’âme humaine? Trézin prend, lui, le parti de dévoiler l’identité, les traits de caractère, voire les obsessions de ses proches ou de parfaits inconnus à travers des objets qui leurs ressemblent “sans en avoir l’air”.

La série “Histoire de Tiroirs”, commencée en France dans la maison familiale du photographe, peut se concevoir comme des portraits humains. Et comme un travail sur la mémoire.

En quête des souvenirs de sa grand-mère chez qui il passait ses vacances quand il était enfant, le photographe a vidé les tiroirs de leur contenu qu’il a systématiquement photographié. Il a organisé les objets de son souvenir à la manière des anciennes natures mortes hollandaises, sauf que les bouts de ficelles, les stylos, les prises électriques ou les papiers ont remplacé les crânes humains, les animaux empaillés et la vaisselle d’apparat. Ces objets évoquent autant une génération que la personne à laquelle ils appartiennent. Mais leur arrangement dévoilent également l’intimité du photographe. Du fouillis original qu’on imagine d’un tiroir plein, Trézin tire une ordonnance qui lui est propre: les objets sont classés par genre ou par couleur, les masses et les densités sont équilibrées, un sens esthétique méticuleux se dégage de chaque tiroir qui ne ressemble qu’à Trézin. Un peu comme si Trézin se voulait l’organisateur du désordre humain.

Bérénice Angremy, directrice du festival Caochangdi PhotoSpring