Imago Ludens – Français

par DeYi Studio, Xinchang, juin 2018

IMAGO LUDENS
une exploration poétique et ludique à Xinchang photographies de François Trézin, poèmes de Cheng Tao
 
Mosaïque rose et verte, une tortue sur trois pèches, silence de la maison Zhang. Il faut voir les photographies de François Trézin comme des haïkus. Elles en ont le bref, l’allusif et l’implicite. Le jeu aussi.
 
Des images brèves. Non pas des instantanés, comme sait le faire mécaniquement tout photographe. Non pas la saisie virtuose d’un moment fugitif, comme savent le faire les meilleurs reporters. Mais des fulgurances lapidaires, comme tout art véritable qui se soustrait aux bavardages et aux commentaires. Une brièveté qui retient et préserve les significations insoupçonnables au premier regard. L’installation photographiée aura pu être furtive et improvisée, comme elle a pu être tout autant préméditée et méticuleuse. Elle est toujours modeste et discrète. Et dans la nouvelle série de photographies réalisées à Xinchang les installations de François Trézin sont en sympathie avec les passants et les habitants, le temps d’une brève complicité, comme un clin d’oeil amical.
 
Des images allusives. Non pas le clin d’oeil malin de celui qui sait, à l’adresse de ceux qu’il flatte, comme chez trop d’artistes préoccupés d’abord de reconnaissance. Mais la puissance du déploiement analogique des métaphores. En étudiant la valeur allusive propre à la poésie chinoise le philosophe français François Jullien cite l’une des plus anciennes réflexions sur la poésie, lorsque Confucius nous dit que “la poésie peut servir à susciter l’émotion autant qu’à stimuler la réflexion, à développer l’esprit communautaire et à exprimer correctement ses griefs”. Voilà le seul projet photographique qui vaille, et c’est bien celui de François Trézin.
 
Des images implicites. Non pas la complicité de l’initié, mais parce que les choses importantes doivent avoir été vécues et que rien de ne sert de les expliciter. Il faut avoir déjà ressenti par soi-même l’élégance d’un rapport de couleur, l’humour d’un voisinage d’objets, pour saisir le talent de François Trézin qui d’un geste déplace un fruit et change le monde. Comme seuls les enfants savent le faire. Le jeu n’est jamais didactique, ce qu’il nous apprend du monde n’est jamais explicite.
 
Des images qui jouent. Les images n’ont pas été faites pour représenter le réel mais pour jouer avec lui. Pour s’en jouer sans aucun doute. Dans “Homo Ludens” le grand historien Néerlandais Johan Huizinga montre comment le jeu, action libre, ressentie comme fictive et en marge de la vie courante, capable d’absorber totalement le joueur, dénué d’intérêt matériel et d’utilité, est source de toute activité sociale et de toute culture. Il évoque notamment le haïku dont l’origine serait une forme de joute oratoire. Les photographies de François Trézin jouent avec le quotidien, et ici, à Xinchang, ses images joutent aussi avec les poèmes de Cheng Tao.
 
D’ailleurs, il faut lire les poèmes de Cheng Tao comme des images. D’abord Cheng Tao regarde le monde. Là où il est, il est vraiment. Les yeux fermés il voit les choses comme elles sont. Non pas comme elles pourraient être une fois décrites, racontées ou reproduites, photographiées ou publiées, mais comme elles sont avant que nous les ayons regardées. Dans ce que nous dit Cheng Tao il y a quelque chose de toujours très ordinaire mais de toujours imprévisible. Cet imprévu extraordinaire de l’ordinaire et du déjà là nous touche au dépourvu dans les mots simples de ses textes. On ne trouvera pas chez lui un poème qui enjolive, esthétise, recouvre et voile ou sublime la trivialité du quotidien. C’est la texture même du quotidien qui dévoile et découvre l’infra-ordinaire. A Xinchang, assis tranquillement dans une rue, Cheng Tao nous dit le temps d’être là, passager placide d’un réel insaisissable.
 
Les poètes ont le temps, le jeu est aux enfants et aux artistes.