Rencontre avec François Trézin

par Marine Cabos, Photography of China, 2013

François Trézin (né en 1982 à Valréas) est un jeune photographe français installé à Shanghai depuis 2007. Après avoir étudié le graphisme et être allé aux Beaux-Arts, François se forme auprès de photographes entre Paris, Sapporo et Shanghai, période qui déterminera son approche du médium. Aujourd’hui François travaille pour de nombreux magazines comme The New York Times Magazine, GQ, Surface, Esquire, ELLE DECO, et pour des agences de publicité locales. Doté d’un talent évident et d’une renommée grandissante, François a déjà présenté ses oeuvres dans de nombreuses institutions culturelles en France, Chine et aux USA.

Les travaux de François sont à la frontière entre l’installation et la photographie, et prennent l’objet comme sujet principal afin d’en questionner sa fonction et son esthétique. Ses recherches très personnelles mêlent sensibilité, spontanéité, concept, et éléments du quotidien. Photographe prolifique, François a déjà réalisé de nombreuses séries personnelles en plus de son travail de commande, lui-même complémentaire et enrichissant. “Shanghai Parks” (2008), “A Sculpture A Day Keep Doctor Away” (depuis 2009), “Moins que l’infini” (2010), “Hubei” (2010), “Villa Pan” (2010), “Rock Speaker” (2011), “Frfr Bazaar” (2011), toutes ces séries explorent les relations particulières qu’entretiennent l’objet et le photographe, l’objet et le lieu. Ces endroits souvent chargés d’histoire lui permettent de réinterpréter son environnement et de projeter son propre univers en s’appropriant les matériaux trouvés sur place, ou en construisant ses propres installations fragiles et éphémères. Le 2 juin 2012, je suis invitée à traverser une porte bleu turquoise, la «marque de fabrique » de l’atelier frfr, dans le quartier de Jing’An. Confortablement assis dans un canapé moelleux, nous commençons la discussion autour d’un café maison.

 

Vous souvenez-vous de votre première expérience avec la photographie ?

Qu’est-ce ce qui vous a motivé ?

J’ai commencé à faire des photos quand j’avais neuf ans pour un voyage au Canada, mon père m’avait offert un appareil photo compact tout automatique. Comme ce voyage se passait en plein milieu des cours, le professeur m’avait demandé de faire un compte-rendu qui fut donc mon premier carnet de voyage. C’était génial, c’était l’opportunité parfaite car il a pensé à ce que cela pourrait éveiller en moi tout en me faisant travailler. J’ai fait des photos touristiques donc sans grand intérêt en soit, mais c’était une bonne expérience pour mon travail d’écriture aussi puisque j’ai réfléchi à la narration, à comment écrire tout ce que je ressentais, tout ce que je voyais. Par la suite, je n’ai pas fait beaucoup de photo, pendant six ou sept ans. J’ai repris la photo plus sérieusement à partir de seize ans au lycée.

 

Quel est le processus lorsque vous créez une photo?

C’est en fonction des lieux et des choses que je vois qui vont par la suite déclencher un élan créatif. Par exemple, la série “Hubei” s’est créée sur place, c’était un désir de mieux comprendre cet environnement qui m’était complètement étranger, de mieux comprendre tous ces objets qui n’étaient pas les miens, que je n’utilisais pas tous les jours. J’essayais de les analyser d’une certaine manière. Je souhaitais me sentir plus proche d’eux, chose que je fais en les touchant, en les réorganisant. Pour donner un autre exemple, “Rock Speaker” s’est aussi fait de manière spontanée. En réalité, j’avais ce projet en tête depuis mon arrivée à Shanghai. Je ne l’ai pas fait tout de suite car je n’avais pas encore trouvé la bonne approche, pourtant le résultat est très simple au final : il s’agit d’un plan assez proche avec des détails des éléments extérieurs. Mais cela a pris un certain temps dans mon inconscient avant de me lancer. Il y a eu toutefois un élément déclencheur : une exposition personnelle pour laquelle j’étais invité à Grignan (exposition Flashback organisée du 19 avril au 19 juin 2011) qui a été ma première vraie exposition personnelle regroupant presque tous mes travaux réalisés depuis 2005. J’ai donc créé la série “Rock Speaker” pour cette occasion car je m’étais rendu compte que cela faisait un certain moment que j’avais l’envie de commencer cette série. Puis tout s’est mis en place.

 

Parlez-moi de votre relation à l’objet, sujet qui semble tant vous fasciner.

C’est une question très importante parce que tout le monde me demande pourquoi je photographie l’objet et pas l’être humain. J’ai une sorte de blocage avec l’être humain, certaines personnes savent comment le contourner, mais je n’ai pas encore trouvé pour ma part. Quoique en fait, prendre des photos d’objets revient à faire des portraits d’êtres humains d’une certaine manière, car ce sont des objets utilisés par des gens. Ma relation à l’objet c’est leur fonctionnalité, ce qui est toujours lié à l’être humain mais d’une manière détournée. Plutôt que d’aller faire une photo frontale de la personne, je préfère photographier les choses aux alentours. Finalement, c’est peut-être une manière timide d’approcher les gens. Il y a quelques années, je faisais des photos de mes proches sans que cela ne me pose de problème. Mais mes débuts dans le travail commercial m’ont fait évoluer dans ma réflexion sur la photographie, ce qui s’est donc répercuté sur mon travail personnel. Les deux maintenant évoluent ensemble. Quand j’ai commencé à assister des photographes au Japon, je me suis rendu compte de ce que cela impliquait de faire des portraits d’un point de vue commercial, de la relation entretenue entre le photographe et le modèle. Il s’agit d’un rapport de séduction mais surtout d’un rapport de pouvoir qui peut-être plus ou moins agressif, et cela m’a mis très mal à l’aise car je ne suis pas du genre à imposer des choses aux gens. De plus, cela renvoie à des codes que je ne partage pas, notamment ceux qui régissent les poses des modèles. Du coup, j’impose mon autorité sur les objets, eux ne bougent pas et ne disent rien {rires}.

 

Abordez-vous de la même manière l’objet dans vos photos de commande et personnelles ?

Il y a plusieurs cas de figure. Il faut tout d’abord savoir que dans la photo commerciale, la plupart du temps le shooting se déroule sur une journée, donc le photographe a la mission de diriger la lumière et de travailler en collaboration avec une styliste. Dans le cadre de photographie de nature morte, une styliste peut choisir les objets, l’éditrice du magazine peut aussi passer commande, je peux également créer le décor moi-même, cela dépend. La plupart du temps c’est une collaboration. L’idée directrice peut être donnée par l’éditeur, le client, la styliste ou moi. C’est assez complexe. Donc il est difficile de se rendre compte de quel travail il s’agit.

 

Les collaborations se passent bien en général ?

Cela dépend des gens. En général cela se passe bien voire de mieux en mieux puisque maintenant on a une certaine notoriété, on nous contacte pour nos idées, ce qui laisse plus de liberté créative.

 

Vous dites ne pas être en recherche de choses « exotiques » lors de vos voyages. Qu’entendez-vous par objets « exotiques » ?

C’est un objet qui donne des informations sur sa propre valeur, sur le lieu, sur le pays, sur l’histoire. Peut-être que je me contredis puisque ces objets viennent dans mes images des fois. J’essaie de penser à froid, car quand on voyage, on est souvent attiré par les choses que l’on n’a pas l’habitude de voir. En venant en Chine, tout est sujet à faire des photographies, mais on se rend compte que ces photographies ont déjà été prises par les mêmes personnes. Par exemple, chose curieuse : les français feront tous les mêmes photos, c’est presque culturel. Finalement, je ne peux pas échapper à ma culture ni à mes origines, donc je photographie des bassines colorées comme dans la série “Frfr Bazaar“. Toutefois, elles prennent sens dans leur contexte puisque le projet était de s’intégrer dans cette ruelle (le “Bazaar Compatible Program” est un espace de création situé dans une minuscule ruelle d’un bazar, il a été créé à l’initiative de l’école d’art XiYitang). Ce lieu est d’ailleurs incroyable, il garde cette ambiguïté en ne mettant pas de vitres, ni de barrières, ni d’enseignes. En général quand j’arrive dans un lieu étranger, il me faut du temps avant de faire des photos. Je veux me rendre compte de ce qui est local ou non, de ce qui a un intérêt au-delà de sa spécificité culturelle, temporelle, historique.

 

Est-ce que votre expérience chinoise a changé votre rapport à la photographie ?

Ce qui a vraiment changé quelque chose plus que le lieu c’est le contexte du travail. Travailler à mon propre compte m’a permis de rencontrer des gens, cela m’a fait évoluer en terme de communication, aussi bien que d’une manière plus profonde. Par exemple, avant je pensais en tant que français et ne m’adressais pas de la même manière aux gens, maintenant en comprenant un peu mieux comment les chinois communiquent, j’ai dû m’adapter et penser d’une autre manière. Donc c’est ce changement de point de vue et de lieu qui m’ont fait évoluer.

 

Cette évolution a t-elle été esthétique aussi ? Vos photographies faites au Japon ressemblent t-elles à celle de Chine ?

Je faisais des choses au Japon, mais ce n’était pas aussi mature que maintenant. J’étais encore jeune, je venais de sortir de mes études. Donc je faisais plutôt des snapshot, autrement dit des photos prises sur le vif. J’avais un peu plus de mal à conceptualiser une idée en amont et à la réaliser techniquement. J’avais réalisé la série sur le pied des arbres (“Bottom of Trees“) que je trouve intéressante et qui plaît encore à beaucoup de gens, mais elle ne me plaît plus techniquement. J’aurais dû avoir un concept de prise de vue plus poussée, je ne suis pas satisfait de la lumière ni des ombres, mais je ne m’en rendais pas compte à l’époque. Cette série est à mettre en parallèle avec les “Rock Speaker” : les prises de vues sont identiques, mais pour cette dernière je savais exactement ce que je faisais, l’angle de vue demeure le même d’un rocher à l’autre, le décors était réfléchi, chaque lumière était différente afin que le rocher deviennent un paysage en soit. L’idée n’était pas de faire quelque chose à la manière des Becher, même si j’ai été pendant longtemps fan de l’école allemande, de ce côté froid et répétitif. Je me suis rendu compte que cela n’était pas adapté à mon discours, en tout cas pour cette série.

 

Parlez-moi de votre série “A Sculpture A Day Keep Doctor Away“.

Tout est venu d’une assiette dans laquelle je mangeais presque tous les jours {rires}, qui est une assiette made in China avec écrit dessus « an apple a day keep doctor away ». Cela correspond à un proverbe dont j’ai oublié l’origine exacte, d’ailleurs la formulation est fausse puisque ce devrait être « ONE apple a day keep THE doctor away ». Mais j’ai décidé de garder la maladresse de la traduction chinoise. Cette phrase me plaisait, je la trouvais assez drôle. Puis un j’ai fait une photo de nourriture dans cette assiette, et la série a commencé. Cette série traite du quotidien de manière générale. J’y pense depuis 2009-2010, mais je l’ai véritablement commencé depuis quelques mois.

 

Pensez-vous la continuer indéfiniment ?

Oui je pense, surtout si je reste en Chine. Là, cela devient un peu plus exotique car cela traite de choses que je trouve dans la rue, et je suis sûr que d’autres personnes font les mêmes photos. Cette fois je me laisse aller {rires}. J’ai volontairement décidé de sortir de la technicité photographique dont je peux faire preuve en studio. Je prends généralement le premier appareil photo que j’ai sous la main, j’essaie d’avoir une belle lumière, mais si cela n’est pas possible tant pis. Je mets tantôt le flash, tantôt non, peu importe. Cette série est plus libre et se concentre davantage sur le contenu. Autrement dit, ce n’est pas forcément une installation que j’ai faite mais plutôt celle de gens du quotidien, comme une sorte de ready-made. Cela devient même presque un carnet de recherche. Le quotidien peut devenir source d’inspiration pour mes installations personnelles quand cela ne découle pas de mon travail commercial.

 

Quelle est la part de référence dans votre travail ? Par exemple dans votre série “Rock Speaker“, il semble que vous faites référence à la tradition chinoise et son attirance pour les roches aux formes improbables tout en usant d’un certain humour.

Je n’ai pas tant de référence là-dessus, même si on trouve partout ces rochers, à l’entrée des musées, de tous les lieux touristiques, ils sont le support d’écriture pour donner des informations pratiques. Aussi, les retrouver devenant un accessoire me paraissait assez décalé, puisque le côté esthétique a complètement disparu, il n’y a même plus de rapport culturel. Je trouve cela plutôt drôle. Je pense qu’il y a un humour occidental et un humour asiatique culturellement différent, en tant qu’occidental on a tendance à avoir un certain nombre de préjugés sur la Chine, donc on ne peut pas voir l’humour de cette série sans avoir ce point de vue critique.

 

Vous sentez-vous en connexion avec d’autres artistes contemporains ?

Je ne me sens pas à part, il y a beaucoup de photographes (et artistes) en tout genre qui m’inspirent, qu’ils soient commerciaux ou qu’ils se disent artistiques. Je suis davantage inspiré par l’art en général que par la photographie. Le travail de Gabriel Orozco m’inspire beaucoup de par son approche sensible à travers ses photos, sculptures et installations. Celui d’Erwin Wurm me touche également beaucoup pour son humour. Pendant longtemps, je me suis intéressé à la photographie de reportage parce que je ne connaissais rien d’autre, avec Raymond Depardon entre autres. Puis quand j’ai commencé à travailler professionnellement, je me suis rendu compte qu’il y a un peu plus d’ouverture dans le travail commercial sur certains points. On est amené à toucher un peu à tout, à se tenir plus au courant de l’évolution des choses.

 

Que pensez-vous de la photo contemporaine en Chine? Quels sont les photographes chinois que vous appréciez ?

La photographie chinoise m’a intéressée sur certains points. Par exemple, les photos de Maleonn me surprennent, elles font partie d’une tendance assez théâtrale, voire expressionniste, avec un excès des émotions, des sentiments. Cependant, ce goût pour la mise en scène, pour créer des décors, m’attire moins maintenant. Dans le même genre, il y a aussi Han Lei qui fait des sortes de mises en scène. Les chinois sont assez surprenants, même si cela fait également partie d’une mouvance internationale. Ils n’hésitent pas à s’investir en temps et en argent dans leurs installations, ce qui donne un côté magique et souvent un peu « too-much ». J’ai aussi découvert récemment Meng Jin et Fang Er, je crois qu’ils travaillent d’habitude séparément mais ils ont fait une série ensemble. Il s’agit de photos réalisées dans des « love hotels » utilisant des objets qu’ils ont trouvés sur place, pour en faire des sortes de « bondage » sur chaque lit des chambres où ils sont allés. Le résultat est assez surprenant et m’a fait pensé à ma série sur les tiroirs {Drawer Story}. Je fais évidemment parti d’une mouvance au final {rire}, je ne suis pas le seul à faire un travail à la fois d’installation et de photographie. Cela fait déjà un certain temps que l’on est dans une époque où on essaie de dépasser la photographie documentaire. Il y a Quentin Shih aussi qui me plaît, ou Chen Man par exemple, qui repousse les limites de la photographie. Apparemment elle reviendrait vers une photo plus pure ou traditionnelle. J’ai vu certains de ses portraits de stars qui sont sublimes. Cela a le mérite d’exister. Je pense aussi au photographe documentaire Li Wei, qui prend en photo les gens de son entourage en Mongolie. Je dirai que je n’ai pas énormément de référence de photographes chinois, je ne sais pas s’ils m’ont vraiment influencé, mais en tout cas ils m’ont intéressés. Je trouve qu’ils se détachent beaucoup de la photographie, n’hésitant pas à retourner vers la peinture, on est entre les deux, c’est du théâtre. Je trouve que c’est en ça que l’on reconnaît la photographie chinoise.

 

Quels sont vos projets à venir ?

Je suis en train de démonter un ordinateur portable que j’ai depuis douze ans et qui en a vu de toutes les couleurs pendant plus de 8 ans. Je ne savais pas quoi en faire, j’allais le vendre mais je me suis rendu compte qu’il ne valait plus grand chose surtout qu’il ne marchait plus. Puis j’ai décidé de le démonter pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur, pièce par pièce, vis par vis. Cela m’a permis de découvrir la beauté d’un disque dur et d’autres composants. Je suis en train d’en faire des catégories pour transformer le tout en une sculpture, qui deviendra peut-être une photographie ensuite. Tous ces éléments deviennent presque abstraits et très purs, chaque petite pièce a une utilité qui me fascine. J’ai toujours été intéressé par les petites choses : dès mon plus jeune âge, je faisais des compositions de plusieurs objets ou jouets démontés au préalable. Au final, chaque chose est intéressante quand on la regarde de très près.

Les catégories de rangements sont encore en train de bouger. Par exemple, j’ai fait une catégorie «support métallique avec une surface plane». L’installation elle-même ne sera pas par catégorie parce que ça a déjà été fait. En tant qu’étape dans le processus de création, c’est très intéressant de se rendre compte à quoi cela ressemble en terme de forme de couleur. Après il suffit de dépasser ce stade et d’en faire quelque chose d’autre.

 

Photography of China

 

Voir le post sur François Trézin :

Hubei